Un second problème est lié à l'accès aux sources et archives, notamment
en ce qui concerne la Cinémathèque française. Son passé est, d'une certaine
manière, trop récent, pour ne point nourrir, encore aujourd'hui, de vives
passions. Mieux vaut alors ne
point divulguer ses archives, afin d' éviter
toute polémique. Cette volonté s' est doublée d'ailleurs d'une réalité,
celle des nombreux déménagements des " lieux de mémoire" de la Cinémathèque
française, dans quelques obscures caves ou greniers dont les administrateurs n'
avaient pas toujours connaissance.
Outre
les écrits, nous avons fait appel aux témoignages, et donc aux souvenirs,
qu'il faut utiliser avec une extrême précaution, la mémoire pouvant là,
faire quelquefois défaut. Mais ces témoignages sont aussi une réalité qu'il
serait regrettable de ne point prendre en compte.
Par
un habile raccourci historique, citons Thucydide, dans la Guerre du Péloponnèse,
tome 1, page 21.
"
Quant aux actions accomplies au cours de cette guerre, j'ai évité de prendre
mes informations du premier venu et de me fier à mes impressions personnelles.
Tant au sujet des faits dont j' ai moi-même été témoin que pour ceux qui
m'ont été rapportés par autrui, j' ai procédé chaque fois à des vérifications
aussi scrupuleuses que possible. Ce ne fut pas un travail facile, car il se
trouvait dans chaque cas que les témoins d'un même événement en donnaient
des relations discordantes, variant selon les sympathies qu'ils éprouvaient
pour l'un ou l'autre camp selon leur mémoire."
La
leçon de l'antique historien doit être retenue et nous nous sommes efforcés
de recouper les informations orales avec les écrits et de traquer, à travers
les discours, la part de la passion et de la stricte information.
Reste
que, pour reprendre les termes de Philippe Joutard, dans un article intitulé
"Historiens, à vos micros", paru dans le n° 12, de mai 1979, de la
revue L'Histoire, et je cite, " les archives orales permettent aussi
de mieux saisir le vécu des divers acteurs historiques ou l'histoire se
faisant, ce que les Américains appellent l'atmosphère." Et Philippe
Joutard d' ajouter qu' "elles sont les seules susceptibles de faire apparaître
une microsociologie du pouvoir et des relations interpersonnelles qui rend
parfois mieux compte d'une décision, d'une action que tel ou tel grand clivage
reconnu."
Les
jeux de pouvoir au sein de l'archivage du patrimoine cinématographique, et
singulièrement autour de la Cinémathèque française, ont existé, parfois
violents, n' excluant pas l'anathème envers tel ou tel critiquant l'institution
. Les témoignages nous ont aussi permis de mieux comprendre cette réalité.
L'objet
de ce travail fut donc de retracer la lente maturation de cette idée, à savoir
la nécessité de la conservation du patrimoine cinématographique qui, fait d'
importance, ne se limite pas exclusivement aux films : décors, costumes,
écrits divers, scénarios, tout ce qui constitue le cinéma doit être pris en
compte. Il a fallu essayer de comprendre de quelle façon cette idée s'est
concrétisée, à travers la création, toujours difficile, de divers
organismes.
II a
fallu tout autant éviter certains écueils, le premier étant lié à la
réalisation de cette idée de conservation. II est bien évident que la
Cinémathèque française occupe une place qui tend à l'hégémonie au sein de
ce concept. Mais si elle est la pierre angulaire de la conservation, elle n'est
pas toute, et nous l'avons dit, la conservation du patrimoine cinématographique
et réduire cette idée de conservation à la seule Histoire de la
Cinémathèque française aurait été une erreur.